“Sublimer la violence” où comment réchauffer son cœur en se faisant chauffer les fesses.

“Sublimer la violence” où comment réchauffer son cœur en se faisant chauffer les fesses.
photos @victor.boudoir

Une Aprèm Jeux de début décembre. Dans un appartement parisien au décor mélangeant refs du film "Paris-Texas" et guirlandes de Noël kitschissimes, plusieurs dizaines de lutins libidineux s’échauffent en tenues ouvertes.

Les néons diffusent une lumière flash sur les corps en sueurs. Dans un coin de la pièce tamisée, mes fesses claquent au rythme des carillons et des châtiments consentis. Et, au moment où je con/fesse mes impiétés de l'année, une question surgit : Quel est cet infini sentiment de douceur que je trouve dans la douleur qu’on m’inflige ?

La douceur d’une langue de fer

Loin des clichés que l’on pourrait avoir sur les pratiques BDSM (Bondage- Discipline / Domination - Sado - Masochisme). Cet après-midi jeux, co-organisé par Colette Williams de Colette Se Confesse et Lou de Cocoonity, n’a rien d’un défouloir, et est au contraire un espace où les règles sont posées et écoutées. Et c’est précisément ce genre d'expériences qui ont fait basculer mes représentations sur le milieu BDSM et sex-positif auxquels je m’intéresse depuis plusieurs mois.

Enfin, si on est plus honnêtes, je fantasme les pratiques BDSM depuis des années, quasiment depuis l’enfance, sans même le conscientiser vraiment. Comme ce sentiment de puissance, quand je tenais mes amies autour d’une corde pour “jouer au poney”, ou ce vague désir d’être moi aussi une Leia enchaînée en regardant Star Wars. L’imaginaire BDSM se développe tôt et a toujours ses raisons… Comme beaucoup, j’en avais une image nourrie de fantasmes et de clichés. Pourtant, c’est en sautant récemment le pas et commencé des pratiques pouvant être perçues par le grand public comme « violentes », et dans un cadre safe, que je ne me suis jamais autant sentie respectée.

Who’s talking ?

J’ai 25 ans, je suis une femme pan, et je m’interroge aux rapports de dominations et de soumissions. J’ai aussi un petit souci d’autorité, en ancienne enfant (trop) sage, dressée par l’école catholique (Amen). J’avais bien expérimenté quelques bribes de BDSM avec des partenaires peu formés aux codes du consentement (toujours des hommes, étonnant non ?), mais ces expériences se sont révélées franchement nulles, voire violentes. Elles m’ont longtemps confortée dans l’idée que le BDSM était un terrain dangereux, où l’on pouvait se faire mal au corps et à l’âme. Et dans les faits, sans être un peu carré, c’est vrai. C’est en repensant à mes relations dites « classiques », notamment hétérosexuelles, que je me suis rendue compte qu’elles avaient été, pour moi, bien plus violentes que certaines pratiques estampillées BDSM. Des gestes banalisés, (fessés, étranglement, fellations imposées, étoile de mer sur le côté du lit pour avoir la paix…, doit-on encore les énumérer ?), autant de violences et micro‑violences, que vivent la plupart des femmes, et qui s’avèrent assez traumatisantes.

Contre une histoire de la violence

Loin des fantasmes grotesques entendus en soirée — non, on ne s’enfonce pas des clous dans le ventre — ce qui est parfois qualifié de « violent » dans le BDSM relève en réalité d’un cadre précis de plaisir et de lâcher‑prise. Ici, la violence de la société est sublimée en une contrainte choisie, et discutée. Je ne crois pas avoir entendu quelqu’un.e parler de violence dans ce milieu, mais plutôt de rapport à l’entrave et à la douleur (là aussi, source de plaisir). Dans le milieu du sexpo, j’ai découvert un milieu BDSM plus ouvert aux notions de consentement, un peu moins old school qu’ailleurs, et où toutes les envies et craintes sont verbalisées. Où les relations sont plurielles, fluides et où les rôles s’échangent aisément. Ce contrat, passé en amont des relations, m’a offert une sensation inédite de sécurité, où les événements sont souvent accompagnés de bénévoles veillant au soin. J’ai fait l’amour plusieurs fois devant des dizaines d’inconnus, souvent plus expérimenté·es que moi, et je ne me suis pourtant sentie plus en sécurité avec eux, que dans l’appartement froid de mon ex-conjoint. J’y ai commencé à trouver un espace de réparation, à explorer et à sublimer mes petits traumas en expériences de vie qui me permettent aujourd’hui de mieux fixer mes limites. 

Passer de « je m’en care » à « je te donne du care »

photos @victor.boudoir

En tant que baby du milieu, je n’ai pas pu m’empêcher d’être étonnée quant à l’omniprésence de la culture du soin, que je connaissais déjà des milieux militant·es et amicaux, mais que je n’avais jamais beaucoup expérimenté dans l’intimité sexuelle. Ici, les one shot tardifs et les portes qui claquent à 3h du mat’ sont remplacés par de grandes séances de câlins, ou de tout ce dont on peut avoir besoin chacun·e des partenaires. On domine, on se soumet, puis on soigne ses marques, on mange un bout. On remet de l’humain dans les relations, et pas juste du corps. Certes tous les milieux et relations ne sont pas les mêmes, et oui, les violences existent partout, et nécessitent vigilance. Mais il y a tout de même des endroits où elles s’expriment plus difficilement. 

À titre personnel, lors du week-end où j’ai participé à cette Aprèm Jeux spéciale BDSM, le contraste a été saisissant. À ce moment, je n’avais aucune nouvelle d’une personne avec qui j’entretenais depuis plusieurs semaines une relation émotionnelle dite « classique », après notre premier moment d’intimité sexuelle. Dans le même temps, un partenaire rencontré à peine deux heures lors de cette après-midi BDSM s’est montré présent et attentif avant, pendant et après notre séance. Un décalage qui m’a peiné, mais aussi beaucoup fait réfléchir. Car la vraie violence que je ne pense plus supporter, en vérité, c’est bien cette absence de care, de soin, malheureusement le cas dans beaucoup de relations que j’ai pu avoir en dehors de la sexpo. Aujourd’hui, je ne suis pas certaine d’avoir envie de continuer à rencontrer des gens en dehors de ces milieux. Non par rejet du reste du monde, mais plutôt car je pense m’approcher de plus en plus d’un endroit relationnel où je me sens terriblement bien. Et qui me laisse de bien plus jolies marques que celles qu'on déverse chez le psy.